« Mes parents m’ont vue nue ! »
Bukavu, 7 novembre 2025: Derrière ces mots, le cri de détresse de Nadia, 18 ans, victime de la diffusion de ses images intimes à Bukavu. Comme elle, des centaines de femmes subissent chaque jour l’humiliation et la stigmatisation sur les réseaux sociaux. Ces violences numériques détruisent des vies et rappellent aux activistes, hommes et femmes, l’urgence d’une solidarité collective pour arrêter ce fléau.
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Un nouveau champ de bataille numérique
La République Démocratique du Congo fait face à un nouveau champ de bataille, celui du numérique, où le droit à l’image des femmes est bafoué quotidiennement. Selon des données mondiales, près de trois femmes sur quatre (73%) ont déjà été confrontées à une forme de violence en ligne.
Ce phénomène de « revenge porn » ou de partage non consenti d’images y prend une ampleur alarmante, transformant les réseaux sociaux en espaces de jugement et de déshonneur.
Comme dans bien des villes de la RDC, la ville de Bukavu n’est pas épargnée. Presque chaque semaine, des images compromettantes des femmes sont publiées sur les réseaux sociaux comme WhatsApp, Twitter (X), Tik tok et Facebook.
Suite à ce phénomène, des relations amoureuses ont été rompues, des foyers disloqués, des mariages annulés et des réputations salies.
Malgré cela, certaines femmes osent dénoncer, se former à l’utilisation du numérique et braver la peur. Mais le chemin reste long car ce n’est pas seulement la femme qui doit changer, c’est la société entière.
Qu’est-ce qu’une image intime ?
Les réseaux sociaux tels que WhatsApp, Facebook, Instagram ou encore TikTok sont devenus des outils incontournables pour communiquer, partager des informations et diffuser des contenus. Mais ils peuvent aussi servir à des usages illégaux : propagation de fausses informations, diffamation, harcèlement ou encore violences numériques.
Une image intime désigne une photo ou une vidéo montrant des parties du corps comme les seins ou les organes génitaux, ou représentant une activité sexuelle explicite. La personne qui apparaît dans ce type de contenu s’attend naturellement à ce qu’il reste privé.
La diffusion ou le partage de ces images sans consentement constitue une véritable violence. Celle-ci peut être physique, morale ou psychologique. Sur les réseaux sociaux, elle prend la forme de publications d’images ou de vidéos compromettantes, de menaces ou d’incitations à des actes dégradants.
Des chiffres
Selon l’Institute of Development Studies, entre 16 % et 58 % des femmes ont subi des violences fondées sur le genre facilitées par la technologie. L’Economist Intelligence Unit relève que 38 % des femmes ont déjà été victimes d’une forme de violence en ligne, tandis que 85 % des utilisatrices d’Internet ont été témoins de violences numériques dirigées contre d’autres femmes. En Afrique, plus de 90 % des femmes déclarent avoir été confrontées à ce type d’abus.
En RDC, aucune statistique officielle n’est disponible, mais les témoignages et les faits observés montrent une situation particulièrement alarmante.
« Mes parents m’ont vue nue »
Nadia* (nom d’emprunt), 18 ans, était élève dans une école secondaire de la commune de Bagira, à Bukavu. En sixième des humanités, elle a vu ses images intimes partagées sur WhatsApp. Ses camarades de classe, ses parents et ses frères ont tous découvert ses photos et vidéos la montrant en plein ébat sexuel avec son amoureux. Depuis, ces images la hantent.
« Je n’aime pas me rappeler cette situation. C’est vraiment dur d’imaginer que mes parents, amis et enseignants m’ont vue nue », se rappelle Nadia larmes aux yeux.
Et d’ajouter :
« En fait, c’est mon copain qui avait partagé ces images à ses amis. Malheureusement, ces derniers les ont ensuite diffusées dans des groupes WhatsApp. La raison, je ne la connais pas. Mon papa était furieux, il m’a chassée de la maison et l’école m’a renvoyée pour immoralité.
« Je suis perdue », regrette Nadia.
C’était laid à voir…
Comme Nadia, d’autres filles sont victimes de ce type de harcèlement. Neema** en a également fait les frais. Originaire d’un village voisin de Bukavu, elle poursuivait ses études à l’Institut Supérieur de Développement Rural (ISDR). Ses images intimes ont fini entre les mains de l’épouse de son amant.
« Je sortais avec un homme. En tout cas, il ne m’avait jamais avoué qu’il était marié. Un soir, lors d’un rendez-vous, il m’a suppliée d’enregistrer notre acte. J’avais refusé, mais il m’a convaincue en disant qu’il allait voyager et qu’il regarderait cette vidéo pour se rappeler de moi. Naïve, j’ai accepté », regrette Neema.
Et d’ajouter :
« Nous nous étions séparés ce jour-là sans problème. Quelques jours plus tard, notre vidéo a inondé les réseaux sociaux. Lui et moi étions clairement visibles. C’était laid à voir. Je suis tombée dans la dépression ».
Être ministre et enceinte n’est pas un crime
Thérèse Kayikwamba Wagner, ministre d’État en charge des Affaires étrangères en RDC, a aussi été victime du cuber harcèlement en ligne. Des images dans lesquelles on la présence comme « enceinte » ont fait le tour du Monde avec des messages de stigmatisation et de mépris. Ces messages et vidéos ont « souiller un moment d’intimité et de joie », regrette-elle.
La ministre n’a rien fait de mal. Au contraire, elle brise un tabou, elle montre qu’une femme peut être libre, ambitieuse, responsable et accomplie tout en choisissant la maternité à sa manière »,
soutient Passy (Nabintu) Mubalama, militante pour les droits des femmes et Directrice d’AIDPROFEN.
Plusieurs cas isolés
Les deux victimes citées ne sont que des arbres qui cachent la forêt. D’autres jeunes femmes subissent le même sort. L’une d’elles a vu ses vidéos de flirt avec un autre homme circuler sur WhatsApp. Son fiancé les a découvertes à seulement 24 heures du mariage. Malgré ce choc, la cérémonie a finalement eu lieu.
D’autres ont perdu leur emploi après la diffusion d’images compromettantes sur les réseaux sociaux.
« C’est devenu un fléau à Bukavu »,
regrette Epimack Koko, coordonnateur de la Ligue des Droits de la personne dans la région des Grands Lacs, LDGL.
Quand les forces armées tombent aussi dans le piège
Récemment, des vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux ont montré une femme, présentée comme Honorine Porsche, nue et allongée au sol, entourée d’hommes en tenue militaire. L’un des soldats lui ordonne d’écarter les jambes, tandis qu’un autre la frappe, l’insulte et la filme.
« Ce qui s’est produit dépasse le cadre d’une simple arrestation : c’est une atteinte directe à la dignité de la femme congolaise et une blessure à la conscience nationale. Une société qui accepte d’humilier une femme en public perd une part de son humanité. C’est à nous tous de dire : plus jamais ça »,
a déclaré Laetitia Nyemba, Coordinatrice générale de la DPF-RDC (Dynamique pour la Protection des Femmes en République Démocratique du Congo), à nos confrères d’actualité.cd.
Depuis la diffusion de ces vidéos, les réseaux sociaux (Twitter, Facebook et WhatsApp) ont été inondés. Une situation qui a indigné la Coordination nationale des Droits de l’Homme (CNDH).
Dans un communiqué signé par Paul Nsapu, président de la CNDH-RDC, l’organe étatique s’est dit profondément indigné par la publication de ces vidéos qui violent les droits des femmes.
« Ces images choquantes constituent une violation grave des droits fondamentaux garantis par la Constitution de la RDC »,
peut-on lire dans la déclaration.
Dans le même communiqué, la CNDH rappelle que la lutte contre la criminalité, aussi légitime soit-elle, ne peut en aucun cas justifier des atteintes à la dignité et à l’intégrité physique des personnes.
« Les forces de sécurité, dans l’exercice de leurs fonctions, ont l’obligation de respecter les droits humains et les procédures légales en vigueur », insiste-t-il.
Interrogée peu après son arrestation, Porsche a déclaré que les militaires lui avaient déchiré ses vêtements avant de lui infliger des attouchements sexuels et des coups, en présence de la foule.
Justice pour Porsche
Le 6 novembre 2025, la cour militaire de Kinshasa Gombe a rendu son verdict. Un adjudant a été condamné à dix ans de prison, tandis que les officiers poursuivis dans la même affaire ont été acquittés. La cour a également accordé à Mme Porsche des dommages et intérêts d’un montant de 5 000 dollars américains.
La peur de dénoncer
Publier une vidéo intime d’une autre personne sur un site web ou envoyer des photos intimes de son ex à un ami par texto sont des gestes interdits.
Epimack Kwokwo regrette que de nombreuses victimes ignorent l’existence de lois qui les protègent. Elles pourraient pourtant s’en servir pour décourager ces comportements et mettre fin au cycle de règlements de comptes ou de divulgation de secrets.
Il rappelle également que le parquet ne joue plus correctement son rôle de maintien de l’ordre et de la tranquillité publics.
« Les magistrats, au lieu d’imposer l’ordre et la paix sociale en poursuivant les auteurs de tels agissements, choisissent de ne pas agir ; ce qui perpétue la pratique et constitue aussi une faute professionnelle de leur part », déplore Kwokwo.
Pour cet activiste des droits de l’Homme, au-delà de l’information, de la formation et de la sensibilisation, il faut des sanctions.
La violence reste la violence, qu’elle soit physique, en ligne ou psychologique, et elle doit être découragée.
Ce que dit la loi
L’article 174 du Code pénal congolais rendre illégal le fait de publier une vidéo d’une personne sans son consentement.
« Quiconque se sera procuré et/ou aura méchamment publié ou menacé de publier, directement ou par personne interposée, des informations, peu importe le procédé utilisé, sur les réseaux de communication ou d’information et autres plateformes internet, de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la réputation d’une personne en raison de son genre, sera puni d’une servitude pénale principale de trois à cinq ans et d’une amende de 5.000.000 à 10.000.000 de francs congolais ou de l’une de ces peines seulement ».
Notons que la RDC a promulgué le 13 mars 2023 une loi portant sur le Code du numérique. Cette loi entend prévenir et poursuivre les délits en ligne, mais aussi protéger les données personnelles. En d’autres termes, elle permet de poursuivre les responsables de harcèlement, d’infox et de discours de haine distillés sur les réseaux sociaux.
L’article 360 ce code punit toute personne qui initie ou relaie une fausse information contre une personne par le biais des réseaux sociaux ou d’autres supports électroniques
« Les femmes victimes doivent apprendre à porter leurs réclamations devant la justice contre leurs collègues auteurs d’agissements similaires interdits par la loi et pour lesquels des sanctions sont prévues », conseille Epimack.
Et d’ajouter :
« La violence est punissable par la loi ».
Quoi faire
Me Sébastien Kabengele Luahula, membre de l’équipe d’Avocats.cd, appelle les utilisateurs des réseaux sociaux à la responsabilité.
« Soyez prudents avec les informations que vous partagez », conseille-t-il.
Et d’ajouter :
« Les membres des plateformes en ligne peuvent également être tenus responsables des infractions commises par d’autres membres. En effet, la loi congolaise prévoit un principe de responsabilité solidaire, ce qui signifie que tous les membres d’un groupe sont responsables des actes de chacun ».
Au-delà de cette prudence, il est nécessaire de promouvoir une véritable éducation civique numérique et une utilisation responsable des NTIC.
Epimack souligne que certaines victimes s’exposent elles-mêmes par erreur :
« Parfois, par simple maladresse, elles mettent leur intimité en ligne. J’en connais deux : l’une, en voulant envoyer des images intimes à son mari travaillant en dehors de la ville, les a publiées par inadvertance sur son statut WhatsApp », regrette-t-il.
Face à ces violations graves des droits des femmes en ligne, il est indispensable que les femmes, les filles mais aussi les hommes soient formés à l’utilisation responsable des réseaux sociaux.
« Il faut dénoncer et signaler ces abus »
Militante des droits des femmes et des jeunes filles, et coordinatrice de l’asbl Mwanamke Kesho, Grâce Maroyi rappelle la nécessité d’un soutien et d’une solidarité envers celles qui en sont victimes. Selon elle, la publication d’images intimes conduit à la perte de dignité, à la dépression et à un profond sentiment de honte et de culpabilité.
« Derrière chaque commentaire que tu fais, derrière chaque image que tu diffuses, il y a une personne qui a un cœur, des sentiments et des émotions », conscientise-t-elle.
Dans ce contexte où « les lois existent mais ne sont pas appliquées », Maroyi recommande aux activistes des droits humains de continuer à documenter les cas de violation des droits des femmes en ligne. Elle encourage également le signalement de ces abus auprès des ONG spécialisées en cybersécurité. Quant aux victimes, elles sont invitées à chercher appui et conseils auprès des organisations de défense des droits des femmes.
« Dénoncer malgré tout. Signaler les comptes et les contenus qui en assurent la propagation, et sensibiliser les femmes et les jeunes, car elles sont les plus touchées », insiste Grâce Maroyi.
Former sur les NTIC
À Bukavu, dans l’Est de la RDC, Young Web Africa est une entreprise numérique portée par des jeunes qui organise des séances de formation pour les élèves, les étudiant·e·s et d’autres publics sur l’utilisation responsable des NTIC.
« Face aux ravages que causent les réseaux sociaux dans la communauté, nous avons constaté que les jeunes sont de plus en plus victimes de la cybercriminalité, et plus particulièrement les filles. À Young Web Africa, nous organisons des formations en leur faveur et nous offrons une assistance en ligne gratuite. Nous avons déjà formé plus de 250 jeunes. Certes, le travail est immense, mais c’est une mission que nous nous sommes donnés pour réduire les violences en ligne et promouvoir une utilisation responsable du numérique »,
explique Trésor Mushagalusa, Directeur de Young Web Africa.
Depuis longtemps, les femmes ont été victimes de violences de toutes sortes. Avec l’avènement des réseaux sociaux, les organisations de promotion et de protection des droits des femmes doivent désormais s’atteler aussi à ce qui se passe en ligne. L’effet viral des plateformes accentue la stigmatisation et expose davantage les femmes.
« Pour renverser la tendance, il faut une synergie des acteurs pour dire stop à la violation des droits des femmes en ligne »,
recommande Léon-Pascal Nkundwa, sociologue et expert genre indépendant.
ire la version anglaise ici
Justin Murhula
*Nadia: Nous avons remplacé le vrai nom de la victime par nadia pour raison de sécurité et de son respect
**Neema: Même chose
