SUD-KIVU: « Libérés… de quoi exactement ? »

Des éléments du M23 posent devant la place de l’Indépendance de Bukavu le 16 février 2025 © X

Kinshasa, 5 septembre 2025 — Traverser la Ruzizi à dos d’homme, payer pour circuler, perdre son emploi : les habitants racontent leur quotidien sous contrôle du M23.

Depuis l’entrée du M23 à Bukavu en février dernier, la ville vit sous tension et incertitude. Ce reportage donne la parole à celles et ceux qui affrontent les tracasseries, les pertes économiques, les taxes et les humiliations quotidiennes. Derrière les chiffres, des vies bouleversées. Derrière les discours de libération, une population qui se demande : libérés… de quoi exactement ?

 Une ville coupée de ses territoires

Janvier 2025 a vu une série de localités des provinces du Nord et du Sud-Kivu, dans l’Est de la RDC, passer sous contrôle du groupe armé M23, soutenu par l’armée rwandaise. Le 16 février, sans affrontement, Bukavu est tombée. Une ville de savoir, de commerce, de société civile débout et dynamique, une ville comptant environ 1,5 millions d’habitants mais asphyxiée par la guerre.

Les initiatives s’éteignent, les jeunes étouffent, l’économie s’effondre. Bukavu, jadis vivante, suffoque.

Lire aussi: Guerre en RDC : La chute surprise de la ville de Bukavu sous la rébellion du M23

Avant l’arrivée du M23, la sécurité s’améliorait déjà grâce aux efforts du ministre provincial de l’Intérieur, Albert Kahasha dit Foka Mike. Les axes Bukavu-Uvira et Miti-Bulambika étaient redevenus praticables. Mais aujourd’hui, quitter Bukavu pour atteindre l’intérieur de la province relève de l’exploit.

« Avant, nous nous rendions à Uvira en traversant la plaine de la Ruzizi sans crainte. Mais aujourd’hui, c’est impensable », témoigne Nathalie, ex-agent d’ONG.

La ligne de front entre les forces gouvernementales (FARDC) et la rébellion du M23 est désormais à Katogota, peu après Kamanyola.

Pour rejoindre Uvira, certains passent par le Burundi, au péril de leur vie car devant faire la traversée clandestine de la Ruzizi, payer des pots-de-vin à quelques agents de migration et subir des extorsions de part et d’autre. Chaque étape devenant ainsi une épreuve.

A l’humiliation et à la peur endurées en traversant la zone occupée par le M23 s’ajoutent les tracasseries et les intimidations en entrant dans celle sous contrôle des Wazalendo (les volontaires pour la défense de la patrie dits Patriotes et qui combattent aux côtés des FARDC).

« Avec un collègue, nous avons pris le risque d’aller à Uvira en passant par la plaine. Arrivés à Kamanyola, la seule possibilité était de traverser la rivière Ruzizi. Nous avions traversé, transportés au dos d’un passeur jusque côté Burundi où nous avons pris la moto jusqu’à l’entrée de Sange en RDC », raconte un entrepreneur qui a requis l’anonymat.

Cet entrepreneur nous a confié qu’étant montés à bord d’un taxi à Sange pour atteindre Uvira, les passagers ont été contraints de descendre sur ordre d’un membre du groupe Wazalendo. Celui-ci a contrôlé tous leurs effets et n’ayant rien trouvé de suspect, il leur a demandé de payer 100 000 francs congolais (environ 35 dollars américains) chacun, pour les laisser passer.

« Nous n’avions pas d’autre choix que de payer. Nous avons subi le même sort à Runingu, à Kiliba et à Kawizi ».

Emplois perdus et espoirs brisés

L’arrivée du M23 a provoqué la fermeture de plusieurs ONG internationales. Les expatriés sont partis, les projets suspendus, les financements gelés. Les banques ont fermé, paralysant les ONG locales.

Les jeunes entrepreneurs, eux aussi, sont frappés de plein fouet.

« Mon business est à terre. Le Burundi a refusé l’accès aux congolais vivant dans les zones sous contrôle des M23 », déplore Amani, 36 ans, vendeur de miel, privé d’accès au Burundi pour s’approvisionner en bocaux d’emballage.

Pour la quasi-totalité des entrepreneurs, les matières premières sont inaccessibles et les crédits restent introuvables. Quant au marché, il est désormais inondé de produits venus d’ailleurs et principalement du Rwanda, étranglant l’économie locale.

La guerre tue l’économie

Dans une déclaration rendue publique mardi 1er juillet, la synergie des organisations de la société civile, des mouvements citoyens et la tribune intercommunautaire (Barza) du Sud-Kivu avaient demandé l’ouverture des banques. Ils avaient indiqué que la fermeture prive les ménages de leurs moyens de subsistance et affecte gravement l’activité des entreprises locales.

Quant aux infrastructures, les projets routiers ont été abandonnés, les machines à l’arrêt et les matériaux pillés.

Les routes vitales se dégradent, isolant les villages. La mobilité est réduite et les services sociaux hors d’atteinte.

Même les entreprises publiques ne sont pas épargnées. Alors que certaines ont fermé, d’autres, comme la REGIDESO, vacillent. Récemment, la REGIDESO a annoncé ne plus avoir de moyens de payer ses agents ni de traiter l’eau. Dans une correspondance précédente, l’équipe syndicale avait dénoncé les frais exorbitants exigés à cette régie des eaux par les autorités du M23.

Aujourd’hui, l’entreprise vit au dépend de bienfaiteurs tels que l’UNICEF et le CICR.

« Cette guerre fait reculer le Sud-Kivu de 20 ans », résume l’activiste Arnold K.

Lire aussi : Nord et Sud-Kivu : la société civile s’oppose à l’instauration d’une justice rebelle par le M23

« Vous avez été libérés »

Le M23 ne se considère plus comme une rébellion. Il se dit être un mouvement révolutionnaire et de libération et insiste que les zones qu’il occupe sont des territoires libérés.

Quoique déjà éprouvés, les congolais dans ces zones deviennent les vaches à lait d’un système de taxation imposé. Une population dont les yeux sont désespérément tournés vers Kinshasa qui a entamé des pourparlers avec le Rwanda et le M23.

Pendant que les discours du mouvement sont ceux d’avoir libéré la population de forces gouvernementales, à Bukavu, la réalité est celle d’une ville paralysée et d’une population muselée.

Ici, les rues sont inhabituellement vides, les banques fermées, les projets abandonnés. Les voix qui s’élèvent ne demandent pas des slogans, mais des réponses. Et dans chaque témoignage, une même question revient : libérés… de quoi exactement ?

Par Marc-Aurèle Y.

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