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DDH et Journaliste

Mbobero: Je suis sorti du cachot plus libre (témoignages d’un journaliste)

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Témoignage du journaliste Justin Murhula, du journal en ligne « Debout RDC » de Bukavu, qui s’est trouvé au cachot pour avoir documenté la souffrance de Mbobero.

Depuis quand et pourquoi vous êtes-vous intéressé au dossier Mbobero ?

C’est depuis les premières démolitions à Mbobero en 2016 qu’en tant que journaliste j’ai commencé à suivre ce dossier. M’étant rendu compte qu’il y avait différence entre ce qu’on écrivait et la réalité des faits, je m’y suis investi en personne pour chercher à comprendre. On ne doit pas s’y intéresser – me disait-on -, c’est un dossier sensible, c’est le Président lui-même que tu touches dans l’œil et sa femme, tu connais le parti politique dont il est fondateur : tous ses acolytes seront derrière toi… Mais je me suis dit : si nous ne parlons pas, qui le fera pour nous ?

J’ai interviewé des femmes de Mbobero, qui ont vu leur enfant mourir et son corps rester trois jours à la maison. Au Bushi, cela ne se fait pas : quand un enfant ou un adulte meurt, on l’enterre quelques heures après dans la concession. Qu’une femme voie un militaire venir chez elle et coucher avec sa fille, cela ne se fait pas ! Le témoignage qui m’a surtout écœuré est celui d’une fille venue de Goma en vacances : un militaire qui garde la concession du Président la viole, elle tombe enceinte et met au monde par césarienne. Ses pauvres parents qu’on a chassés de la concession ont dû même couvrir les frais de l’hôpital…

J’ai compris qu’il faut écrire, pour qu’on sache ce qui se passe réellement à Mbobero, pour que justice soit faite. C’est la lutte que nous de « Debout RDC » avons décidé de mener pour tous les dossiers qui touchent la justice, la bonne gouvernance, la corruption… Nous avons a pensé qu’il est temps de prendre à bras le corps un journalisme qui dit la vérité. 

En ces jours, vous avez expérimenté combien il est dangereux de prendre le côté des victimes. Qu’est-ce qui s’est passé au juste ?

Le lundi 24 août 2020 j’ai écrit un article sur le fait qu’un avocat conseil de la famille de Kabila s’était fait accompagner de quatre militaires armés auprès des victimes de Mbobero pour les contraindre à donner leur identité. En tant que journaliste professionnel, à 15h00 du ce jour-là je l’ai contacté pour lui demander si c’était vrai. « Qui t’a dit cela ? », m’a-t-il répondu. « Je ne peux pas citer son nom pour des raison de sécurité. Mais pouvez-vous répondre à ma question ? ». Il n’a plus répondu. Toutes les démarches successives que j’ai faites pour avoir sa version des faits n’ont pas abouti.

J’ai aussi appelé la 33ème Région militaire et le Capitaine, après recherche, a déclaré qu’aucun ordre n’avait été donné à des militaires pour cette action. Ayant réuni tous les éléments possibles, vers 22h00 de ce vendredi le 24 août nous avons publié l’article. Subitement, nous avons remarqué que beaucoup avaient lu et de nombreux commentaires ont paru sur les réseaux sociaux.

Le vendredi 28 août, j’ai vu une plainte où l’avocat de Mr. Kabila m’accusait au niveau du CESAC (Conseil supérieur des Audiovisuels et de la Communication) d’avoir sali sa personnalité et demandait aux autorités auxquelles il envoyait la plainte de s’en charger. Notre avocat conseil a expliqué dans une mise au point toutes les démarches que j’avais menées. Comme la plainte avait été publiée sur les réseaux sociaux, nous avons décidé d’y mettre aussi la mise à point.

Le lundi le 1er septembre, deux agents du Parquet se sont présentés à notre bureau avec un « mandat d’amener ». Je les ai suivis et notre avocat m’a rejoint sur le chemin vers le Palais de Justice. Vers 11h00, un magistrat m’a posé beaucoup de questions. Mon avocat a tout fait pour me libérer, mais inutilement. J’ai passé la nuit au cachot : pas tout à fait, car un garde, en apprenant qu’il s’agissait du dossier de Mbobero, m’a logé dans son bureau. Vers 1h00 de la nuit, comme je n’avais pas de sommeil, j’ai écrit sur mon statut WhatsApp : « La lutte continue ». A cause de cela, beaucoup de gens étaient encore fâchés …

Ce qui m’a donné du courage est le fait que, quelques heures seulement après mon arrestation, le monde entier en était au courant. Et le jour suivant vingt familles de victimes de Mbobero étaient là devant le cachot et avaient déjà identifié l’avocat qui m’avait mis en prison.

On comprend pourquoi on vous a arrêté, mais pourquoi vous a-t-on relâché ?

Des réseaux de journalistes à travers le monde ont demandé au Gouverneur de Province, qui se trouvait à Kinshasa, ce qui se passait. Beaucoup d’organisations des droits humains ont rencontré la nouvelle Procureure générale de Bukavu. Beaucoup de messages ont circulé dans les groupes WhatsApp et sur Facebook ; des amis ont mis ma photo sur leur profil, en informant que j’étais aux arrêts. D’autres m’ont abandonné : aucun média local n’a publié la nouvelle.

Des amis ont demandé à l’avocat de la famille Kabila de retirer sa plainte et lui a donné comme condition que j’écrive une demande de pardon. Vers 10h00, ils m’ont amené une lettre à signer où je demandais pardon à lui, à la famille Kabila, au barreau… en promettant que désormais je serai plus professionnel. J’ai refusé : « C’est contre ma conscience, car ce que j’ai écrit, j’ai des preuves que c’est vrai ». Ils ont insisté avec mon avocat, mais ils sont rentrés avec la lettre non signée.

Je suis resté en attendant de comprendre ce qu’il fallait faire. Vers 15h00, les représentants du Bureau des Droits de l’Homme des Nations Unies sont venus dire aux autorités qu’on ne pouvait pas garder un journaliste au cachot, alors qu’on sait que le dossier est vide. « Le dossier de Mbobero est très délicat – leur a-t-on répondu -. Beaucoup de juges ont été nommés par le parti de l’ancien Président. Négociez avec la personne qui a déposé la plainte et avec votre collègue journaliste ».

Mes amis sont revenus insister auprès de moi, en jouant sur ma psychologie : « Tu es un père de famille, tu as un travail, tu es en prison… ». Alors j’ai écrit : « En telle date, mon média a publié un article sur Mbobero. Selon votre plainte vous avez pensé que mes propos étaient incomplets. Si c’est cela, je m’en excuse et je vous demande de publier votre droit de réponse dans le même média. ». Ils sont montés chez le Procureur qui a appelé le plaignant. Ce dernier n’était pas satisfait : il voulait que je demande pardon.

Alors ils ont ajouté une phrase où je demande pardon pour avoir souillé son nom. J’étais indigné : « Pense à ton travail, cela fait deux jours que tu es absent, signe, tu sors et tu continues ton travail », m’ont-ils dit. J’ai alors dit devant mon avocat et celui de l’avocat de la famille Kabila : « Je signe mais je ne veux pas voir ce document sur les réseaux sociaux ». Mais ce dernier a balancé la lettre sur les réseaux sociaux et alors nous avons balancé la lettre que j’avais écrite de ma propre main avec ma signature. Chacun dans la communauté aura fait ses évaluations. Je suis sorti du cachot encore plus libre et fort qu’avant. Le combat n’est pas terminé et nous restons déterminés.

Comment interprétez-vous ce qui s’est passé ?

La question de Mbobero est devenue un terrain politique et un business où chacun peut s’attirer la grâce ou les bénéfices de l’ancien Président, alors que peut-être la vérité n’est même pas connue par la même personne qui est en problème avec la population de Mbobero. Pour certains journalistes, le dossier de Mbobero est une manne : quand les partisans de Kabila sont là, les journalistes sont invités et rentrent avec 50-100-200 $.

Nous ne devons pas être des journalistes de propagande, mais des professionnels ! En tant que journalistes, acteurs de la société civile, défenseurs des droits humains, l’arme dont nous disposons c’est les médias et nous devrions les utiliser pour faire éclater la vérité, pour amener les gens à comprendre qu’elle finit toujours pour triompher. Si on ne rêve pas d’un bon pays et qu’on n’y travaille pas, personne ne viendra le faire pour nous.

Nous avons été parmi les rares médias qui ont écrit sur Mbobero d’une manière objective. On nous avait demandé de retirer l’article, mais il reste là, de même que les autres : d’autres personnes peut-être un jour pourront s’en inspirer. Si on continue à busculer, à demander justice, je sais que le sang versé des enfants de Mbobero, les enfants nés de viol à Mbobero, ces parents qui ont vu leurs filles se faire engrosser dans leurs maisons, ces filles violées obligées d’aller mettre au monde dans des conditions bizarres, ces morts auxquels on refuse l’enterrement à côté de la maison auprès de leurs ancêtres, tout cela ne peut jamais rester impuni.

L’injustice qu’on fait aujourd’hui à Mbobero peut être la même qu’on peut faire au Kasai, à Kolwezi… et peut-être grâce à la force et détermination de ces victimes et de ceux qui les accompagnent, Mbobero peut être une « succès story », une histoire de succès pour d’autres qui sont dans la même situation. Le défi de notre pays ce n’est pas le manque de ressources mais de justice. « La loi du plus fort est toujours la meilleure » : tout est légal pour celui qui a le pouvoir ; celui qui a le pouvoir a la justice ; avec son argent et son pouvoir, il peut même tuer. Mais si on a une bonne justice, c’est fini ! La lutte pour la justice est un gage pour le développement de tout un pays.

Comment est né ce journal en ligne ?

« Debout RDC » est un média fruit de la campagne « Jeunes nous Pouvons» que nous avions faite en 2018 dans l’objectif de mobiliser les jeunes pour qu’ils aillent voter. Les jeunes ont voté, mais malheureusement la CENI a déclaré ce qu’elle voulait. Dans toutes les réunions, les jeunes demandaient qu’il y ait un espace virtuel d’échange entre eux, car ils n’en trouvaient pas dans les médias traditionnels.

Nous avons créé des comptes twitter, des espaces facebook et, en 2019, le média en ligne « Debout RDC », qui a pour objectif la promotion des valeurs républicaines et de la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption. En mars 2020 le site a atteint plus de deux millions de visiteurs. C’est dans ce contexte qu’il continue à travailler, avec l’objectif de donner la parole aux démunis, aux victimes, aux délaissés et permettre ainsi à leur voix d’atteindre les médias traditionnels. Nous devons toucher surtout sur les non-dits.

Quand on nous invite à un événement en disant qu’il y aura de l’argent pour les journalistes, nous n’y allons pas ; mais quand il y a des événements, des accidents, nous en parlons et demandons à des experts des analyses sur les causes et des stratégies pour les éviter. C’est ainsi que certains se demandent : « Qui sont-ils ? Qui sont derrière eux ? Combien peut-on leur donner ? ». Un jour les partisans d’un politicien sont venus nous offrir 500$ et même à manger pour que nous retirions un article. J’ai demandé aux journalistes de la rédaction : « Etes-vous d’accord ? ». « Si on les accepte, demain on aura encore faim », ont-ils dit.

Des organisations locales nous soutiennent économiquement, certaines nous conseillent sur le plan juridique ; des organisations des droits humains au niveau de la sous-région nous encouragent ; nous sommes en contact avec le Bureau des Droits Humains des Nations Unies. On a créé un réseau des médias en ligne au niveau du Sud-Kivu. Comme preuve, quand nous étions en prison, au niveau international il y a eu des amis, et des amis de nos amis qui se sont mobilisés.

Contactez la rédaction au +243 893204777

Par Marcus Igno, depuis Milan/Italie